Enfin, ma saison de rêve!

« Zéro projet ?! Je te crois pas ! »

Bruno ne me croit pas. Il a de quoi avoir des doutes. Depuis ce long pique-nique de 65 km dans la brousse de Charlevoix, à de nombreuses occasions par la suite, M. Blanchet et moi avons eu des heures de course pour partager nos idées de voyages « en jambes », passés et futurs, jusqu’à ce qu’une douleur, « à la l’aine » par exemple, ne nous sépare (temporairement) de nos ambitions.

Juste dans les dernières années, il y a eu ma folle cavale en sandales de Percé au mont Royal, qui aura partiellement inspiré ce qui allait devenir sa Mélancolite (ma vasectomie s’est aussi retrouvée dans la série, mais c’est une autre histoire), puis la course / bain de foule de Bruno entre Lévis et le Bic, avec Anne et un béluga vintage. Peu après, Anne et moi sommes allés rendre visite aux Rarámuri, échouant à franchir leurs canyons en sandales, certes, mais traversant quand même quelques champs de pavot sans avoir maille à partir avec les narcotrafiquants ni les Marines mexicains. Ensuite, j’ai entrepris de rallier, par les marécages et les sentiers, la Pointe du bout du monde à partir de Key West. Un autre échec spectaculaire de 3 700 km en 105 jours. Il y a aussi eu, en vrac, quelques marathons, 5 km et traversées de lac gelé.

Et maintenant ? Bruno cavale toujours, cumulant les podiums gériatriques une fin de semaine après l’autre.

Pour ma part, zéro projet. Pire, j’ai décidé de faire comme la majorité et de ne plus participer à des événements organisés !

Comment ça, la majorité ? Les réseaux sociaux des sportifs amateurs ne sont-ils pourtant pas envahis de dossards, d’arches d’arrivée gonflables, de médailles de participation qu’on croque sans savoir pourquoi, de calendriers de compétitions, d’annonces de saisons bien remplies, d’objectifs de temps, de records personnels, de revanches, de limites à dépasser, de putains de zones de confort à quitter ? Selon cet échantillonnage, TOUS LES COUREURS s’inscrivent à des courses, non ?

Non. Car il est impossible de publier une absence de dossard, de partager une photo d’une ligne de départ à laquelle on en se présente pas, de se photographier avec une médaille qu’on ne recevra pas. C’est d’ailleurs le problème que j’ai rencontré quand j’ai voulu savoir à quel groupe j’appartenais désormais, la communauté de ceux qui bougent sans avoir envie d’un chrono sur route ni de suivre des balises dans le bois. Dans quel recoin se terrent ceux qui sont principalement mus par une motivation intrinsèque ?

Il est très facile de trouver des statistiques sur le nombre de participants à des courses organisées. Pas trop complexe non plus de dénicher des ordres de grandeur sur la taille de la population galopante. Mais comment savoir si ce sont toujours les mêmes qui s’inscrivent à tous les événements ou si l’attrait des cris, du bruit et de la fureur d’un compte à rebours scandé à l’aube est plutôt universel ?

Eh bien, j’ai fini par trouver. Curieusement, c’est Strava, ce repaire de l’émulation positive et de la compétition entre inconnus, qui m’a offert une mesure plausible de l’ampleur de la renonciation aux sorties calibrées.

Runners Are Racing More than Ever
Strava’s year-end report shows that more runners are turning to competition and how different generations compete differently

Ironiquement, le titre du texte fait la part belle aux compétiteurs amateurs, comme si c’était le comportement normal à avoir. Et la bonne nouvelle, apparemment, c’est que leur nombre absolu est en augmentation. Peut-être, mais plus bas dans cet article se trouve la quantité que je cherchais :

When life after the COVID lockdowns stabilized for many folks, the Strava Year in Sport review shows that they laced up their running shoes to compete. Twenty-one percent of runners on Strava ran at least one race in 2023, a 24 percent increase over 2022.

Dit autrement, 79 % des coureurs présents sur Strava (qui compte des dizaines de millions d’utilisateurs) n’ont PAS participé à une course organisée en 2023. Quatre coureurs sur cinq ! C’est une majorité aussi écrasante qu’invisible.

Pour ma part, l’entrée dans ce club pas du tout select m’aura pris beaucoup de temps. La décroissance a commencé en 2016 pour plein de raisons : inscriptions trop coûteuses, déplacement trop fréquents, stress inutile, impression de déjà-vu, de déjà-couru. La pandémie m’a permis de rompre avec les événements organisés, mais pas avec les aventures d’envergure. Mes 105 jours de fast-packing en 2023 ont comblé ce déficit.

Au final, il m’aura quand même fallu une dizaine d’années pour que le sevrage soit complet. Mais ça y est, en 2025, ma saison de rêve se réalise enfin : RIEN.

Enfin, rien à part un Murph dans quelques jours…

« Tab… je viens d’aller voir un Murph, c’est costaud!!!! Good luck buddy 😂🥵 »

Khob khun, Bruno ! Tu le fais avec moi ?

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