Avec un taux record d’abandon de 82%, ce 160 km du Bromont Ultra restera dans les annales. Cela fait-il de moi le pire capitaine de ravito sur la planète ?
Pour ma première expérience à la tête d’une station d’aide, située au 80e kilomètre, j’avais à ma disposition une équipe du tonnerre composée d’amis incluant l’exploratrice Caroline Côté, Nathalie, Daniel, Carmel et Judith, entre autres.
« Gilles t’a mis en charge des grilled cheese ! »
Gilles Poulin, c’est le cofondateur de l’événement et un ami de longue date. C’est lui qui m’avait invité à courir la toute première édition en 2014, épreuve que j’avais remportée malgré quelques siestes en plein sentier et une chaussure lancée dans la forêt, en pleine nuit. À l’occasion du 10e anniversaire du BU, il m’a proposé de revenir sur les lieux du crime, mais pour aider les participants cette fois-ci.
Si j’ai de l’expérience en ultras, mes talents d’organisateur sont aux antipodes. Et avec quelques courtes semaines de préavis, je n’aurais de toute manière pas pu organiser grand-chose. L’information la plus concrète, m’indiquant que j’allais devoir cuisiner pour plus d’une centaine de zombies, je l’ai reçue quatre jours avant le départ. Et cette lourde responsabilité a été mise en péril dès les premières heures de la matinée.
« Wow, il ne faudrait pas mettre le feu à la tente ! »
Karina, la responsable de cet espace chauffé que je partage avec elle pour accueillir les sportifs, s’affole gentiment, Autre domaine que je ne maîtrise pas, les réchauds à gaz. L’allumage du réchaud nouvellement assemblé génère une gigantesque flamme orange qui semble vouloir chatouiller la toile blanche au-dessus de nos têtes. Une fois le réglage corrigé, le brûleur n’est plus menaçant… mais le pire reste à venir.
« On a des fruits et quelques sandwichs au beurre de peanut pour nourrir les coureurs, mais il reste seulement deux pains tranchés et pas de fromage pour les grilled cheese… »
Karina a fait le tour des boîtes reçues et c’est la disette. On fouille encore un peu. On découvre deux sacs de chips et assez de ramens pour nourrir trois ou quatre enfants, mais certainement pas l’armée d’ultramarathoniens détrempés et épuisés qui marche vers nous.
Face à la famine annoncée, nous établissons avec Caroline une ultra liste d’épicerie :
Tortillas – 50 grandes
Fromage tranché – 4 paquets
Fromage râpé – 3 kilos
Gatorade – 6 boîtes
Ramen – 40
Jujubes variés – plusieurs sacs
Barres tendres – 100
Soupe Lipton
Beurre
Comme il reste du temps avant que les coureurs ne bouclent la première moitié de l’infernal parcours, Daniel et moi avons le temps de prendre ma voiture pour aller faire les courses, armé de la carte portant le numéro du compte-client du Bromontultra. Le centre de distribution de l’événement, profitant de notre aller-retour, ajoute ses ingrédients à la liste. Résultat : sous la pluie qui commence à tomber dru, le gérant de l’épicerie nous aide à transférer 4000$ d’épicerie dans le coffre de mon VUS.
Cette fois, nous sommes sur la bonne voie. Nous organisons notre domaine : un coin pour cuisiner, un buffet à volonté pour remonter le moral des participants, un vestiaire dans le fond pour que les coureurs puissent se changer intégralement à l’abri des regards, des tables pour les sacs d’appoints, des chaises au milieu et de la décoration à l’image de notre club de course local, des cerfs en bois illuminés comme si c’était Noël, des chandelles sur le même thème animalier.
Les heures suivantes sont occupées à tester nos recettes de grilled cheese et quesadillas, à faire précuire des nouilles, à remplir des thermos d’eau bouillante… et à attendre. Par les pans de toile ouverts, nous apercevons le déluge qui s’abat sur la forêt. Quelque part dans les hauteurs teintées d’automne, 115 hommes et femmes tentent d’avancer. Je connais le terrain. Les sentiers sont sûrement transformés en torrents, la boue est omniprésente, au sommet, le vent est encore tiède mais la nuit sera terrible quand le mercure s’effondrera au gré du vent.
La tête de course est en retard sur nos prévisions, mais Sébastien Roulier finit par arriver. Il va bien, mais je l’ai déjà vu plus souriant, plus alerte, moins confus. Malgré tout, il ne lui faudra que 10 minutes pour se mettre entièrement à poil — « Pas besoin de vestiaire, fermez les yeux ! » — et se préparer à accomplir une deuxième boucle. Du coin de l’œil, j’aperçois l’appendice qui, le lendemain, causera la perte de Sébastien… Il repart en même temps que Maxime Lamarche, qui ne s’arrête que quelques secondes.
Anne Bouchard, présente pour assister Stéphanie Simpson, s’installe ensuite avec une organisation à la hauteur de la réputation de ces deux athlètes accomplies. Le contraste avec la suite des événements est saisissant… par ma faute.
En prévision de l’arrivée de l’infanterie, nous faisons cuire dans le beurre une montagne de quesadillas et grilled cheese, emballés dans du papier d’aluminium pour les garder au chaud (en vain). Mais les proches des coureurs arrivent aussi, aussi fiers qu’inquiets de l’état de leur bipède favori. Malheureusement, le manque d’expérience et de discipline se fait rapidement sentir.
Les morts-vivants les plus vifs débarquent d’abord au compte-goutte. Toutes ces chaises vides sont rapidement monopolisées : une pour le coureur, une autre pour ses pieds boueux, deux autres pour ses sacs, et il faut bien faire asseoir papa et maman.
Un coureur, six personnes autour.
Deux coureurs, trois coureurs plus tard, les chaises manquent déjà car 10 familles se sont installées. Carmel doit forcer le passage pour atteindre les sacs d’appoint, les trop longues laisses des chiens s’étirent, barrant le corridor par lequel arrive et reparte les athlètes, l’accès vestiaire est bloqué par une installation destinée à un participant qui n’arrivera que quatre heures plus tard.
« DEUX PERSONNES PAR COUREUR S’IL VOUS PLAÎT ! »
Je viens d’inventer une règle pour tenter de reprendre le contrôle de la situation. Les reproches fusent dans la seconde.
« Mais c’est le seul moment où on peut encourager notre monde ! »
« Mais regardez là-bas, ils prennent plus de place que nous ! »
« Mais… mais… mais… ! »
Professionnellement, cela fait des années que j’ai déterminé que je suis un très mauvais gestionnaire. Je déteste dire aux autres quoi faire. Je préfère m’entourer de spécialistes, leur énoncer les grandes lignes des objectifs à atteindre et leur faire confiance.
« SI VOUS NE COUREZ PAS, NE PRENEZ PAS DE CHAISE ! »
Aujourd’hui, je suis forcé d’interagir avec des néophytes.
« JE PARLE FORT, MAIS ON NE M’ÉCOUTE PAS. SI PERSONNE NE BOUGE, CE SERA UNE PERSONNE PAR COUREUR ! »
Personne ne bouge.
« SI PERSONNE NE BOUGE, JE VIRE TOUT LE MONDE ! »
Quelques groupes battent en retraite derrière les barrières, la majorité continue de m’ignorer.
Impuissant, je me concentre sur la santé des coureurs. Avec la nuit, la température est en chute libre et la pluie ne cesse pas. Ils sont tous plus ou moins menacés par l’hypothermie.
Le chaos ne m’empêche pas de scruter un à un les visages, de vérifier si les forcenés sont encore lucides, si leurs gestes trahissent un coup de froid majeur, de m’approcher d’eux pour vérifier s’ils ne manquent de rien, d’épier leurs conversations pour m’assurer qu’ils sont conscients de ce qui les attend s’ils repartent.
« D’ici au P5, le prochain ravito, c’est 15 km. Il te faudra 3 à 4 heures et au sommet il fait 8° C avec des rafales à 80 km/h. Si tu n’as plus assez d’énergie pour avancer vite, tu vas prendre froid sans possibilité de te réchauffer et la descente vers le ravito sera horrible. »
Le voyage de la moitié de mes clients s’arrêtera ici cette nuit. Pour l’autre moitié, je donne de la voix pour ouvrir la voie, toujours encombrée par des badauds.
« ATTENTION ! COUREUR ! »
En voyant les énormes boîtes de plastique remplies de matériel qui sont déplacées par les accompagnateurs, j’interroge Laurent, un autre ancien avec qui j’ai fait la Diag’ en 2015.
« Qu’est-ce qui s’est passé en 10 ans ? On partait tout seul en maillot de bain et personne ne nous attendait au ravito pour nous nourrir à la petite cuillère… »
J’en avais parlé à Gilles la veille également, alors qu’on discutait du matériel obligatoire.
« La professionnalisation de notre sport. Les commanditaires, les villes, les assurances, plus personne n’accepterait de soutenir un événement si on les faisait comme avant. »
Il a parfaitement raison, et nous étions probablement un peu inconscients. Les courses (et les coureurs) s’éloignent tranquillement de l’amateurisme qui nous autorisait à rassembler quelques dizaines de clowns au milieu d’un champ, où les tentes étaient plantées à côté de l’arche de départ, où on servait du rhum au sommet des montagnes, où l’arrivée se faisait au plus noir de la nuit en réveillant les bénévoles.
Au milieu de tout ça, Anne arrive, accompagnée de notre ami Vincent. Les deux sont transis de froid et arrêtent leur course. J’ai à peine le temps d’embrasser ma femme et de saluer mon pote que je dois retourner faire la police.
« VOUS ÊTES TROP NOMBREUX ! DEUX PERSONNES PAR COUREUR ! »
En observant la foule qui grouille dans mon ravito, mon équipe qui peine à circuler pour aider les coureurs, je me demande où je me suis planté, ce que j’aurais pu faire pour éviter ça, ce que je ferai la prochaine fois pour professionnaliser mon ravito.
La nuit avance. Les chaises se vident et il ne reste que quelques candidats à la boucle de ceinture remises aux finisseurs. À 23 heures précises, je déplace une barrière pour barrer la sortie.
« C’EST TERMINÉ ! »
Terminé pour moi, mais pas pour les coureurs qui, sans surprise, continueront à tomber comme des mouches. Je les avais prévenus. Je ne suis pas un pro du ravito, mais courir dans des conditions dantesques, ça, j’ai fait souvent.
La fin de course sera à l’image de l’innocence que notre sport a perdue en quelques années. Sébastien allait franchir la ligne d’arrivée en tête mais à choisi de faire une pause-pipi pour ne pas gâcher le petit mot qu’il allait devoir prononcer au micro dans les secondes suivant sa victoire. C’est au même moment que Maxime est arrivé et, sans rien dire, a profité de l’instant pour sprinter, décrochant ainsi la première marche du podium.
Je ne peux m’empêcher de comparer cette anecdote a priori amusante avec celle de Mathieu Blanchard rattrapant Kilian Jornet à l’UTMB 2022, mais prenant le soin de s’excuser au passage et de souhaiter à la légende « Bon courage ». Je vous laisse le soin de choisir l’histoire que vous préférez.
Peu avant de quitter le site dimanche, Judith me rapporte une remarque qu’elle a entendue à mon sujet alors que je m’irritais les cordes vocales. Alors qu’elle allait chercher le sac d’appoint d’Anne, une femme aurait marmonné en réaction à mes consignes:
« Il est fatiguant celui-là… »
Ne t’inquiète pas, Madame, on ne m’y reprendra pas à devoir hurler pour faire entendre raison à des adultes… Si je suis de nouveau capitaine, je me comporterai en professionnel, avec des règles très simples et le pouvoir de disqualifier votre coureur si le respect envers les bénévoles et les autres participants n’est pas au rendez-vous.