Marche plus…

Tout à l’heure, c’est le grand jour. Pour la première fois de ma vie, je vais consulter une physio pour une vraie douleur.

J’ai hâte.

C’est l’épaule gauche qui coince. Difficile de lever le bras. Pas de bras, pas de muscu. Je cours toujours, mais pour les pompes et autres exercices, c’est panne sèche.

Avec deux parents professeurs d’éducation physique, j’ai toujours côtoyé les blessures sportives. Si j’ai la même forme que mon père, j’ai plutôt hérité de la mécanique de ma mère… et de son attitude face à la corrosion.

Faut quand même avouer que mon paternel est un cas spécial. Je me souviens de l’avoir vu plâtré, alité, crampé, la peau ornée de bandages ou de pansements, les tendons rompus et les fémurs sciés, les prothèses maintenues pas des plaques en titane, la démarche assistée par une paire de béquilles. Et tout ça à répétition. Ses meilleurs amis sont des médecins, ce qui n’est pas une coïncidence puisqu’il a subi une dizaine d’opérations dans sa vie, sans compter les autres problèmes et complications.

« Un enfant de vieux », disait-il quand une nouvelle tuile lui tombait sur la tête.

Maman, elle, c’est différent. À part un léger tassement des vertèbres lombaires suite à un plongeon douteux, rien. Je sais qu’elle est dotée d’une hyperlaxité ligamentaire. Pratique pour la gymnastique, mais aussi pour continuer à marcher quand la cheville bascule sur un sentier. Clic ! Clac ! Une grimace, et elle continue. La douleur ne semble pas trop la perturber non plus. Je me souviens de cette fois où elle s’est cassé le nez. Le docteur n’a rien pu faire… car ma mère avait déjà réduit la fracture toute seule.

« Je traite les blessures par le mépris. »

C’est sa devise. C’était la mienne également, jusqu’à ce matin.

Ironiquement, c’est par une blessure que j’ai découvert la course à pied. Deux entorses, récoltées en faisant le clown dans les escaliers de la résidence universitaire puis du roller acrobatique. Le toubib m’a dit de me mettre à courir pour rééduquer mes chevilles. Même si j’ai privilégié les gamelles à roulettes dans les rampes de Lyon au footing dans le parc de la Tête d’or, mes chevilles ont guéri.

Bien plus tard, au siècle suivant, quand j’ai commencé à courir pour de bon, un inconfort au genou m’a incité à consulter. Le généraliste m’a suggéré de « faire du Power Yoga, car la course, c’est mauvais pour les genoux. » J’étais débutant, je n’y connaissais pas grand chose, mais j’ai compris que c’était un imbécile, sportivement parlant. J’ai donc ignoré son avis, poursuivi mon chemin et, des dizaines de milliers de kilomètres plus loin, j’ai fini par écrire un article sur les mythes qui ont la vie dure.

Quand j’ai troqué le transport en commun pour le transport actif, c’est un de mes pieds qui a protesté. Quand j’y pense, j’ai rendu visite à un spécialiste de la santé, un physio probablement. Finalement, ma visite de tout à l’heure ne sera pas vraiment inédite, mais je l’espère plus efficace. Car cette fois-là, le spécialiste ne savait pas trop quoi me dire et j’ai donc dû me débrouiller seul : j’ai modifié le laçage de mes chaussures pour supprimer le point de pression et la douleur s’est volatilisée à jamais.

Il y a aussi eu cette bandelette qui me chatouillait pendant certaines sorties. Parfois mal, parfois rien. Je me suis présenté au départ d’un 80 km sans savoir si ce serait une journée avec ou sans. Le genou protestait dans les montées, mais se faisait discret dans les descentes. Sommet après sommet, cela a empiré jusqu’à ce que l’articulation coince et que l’abandon s’impose. Ai-je consulté ? Pas eu le temps. Le problème a entièrement disparu le lendemain pour ne jamais revenir.

Quoi d’autre ? La bactérie embarquée entre Percé et Montréal ! Pas une blessure de course, mais une infection en plein milieu d’un épique périple. J’ai ignoré, comme ma mère, pour finir à l’urgence, en ressortir avec des antibiotiques et courir 800 km de plus. Merci Maman, super stratégie. Douloureuse, certes, mais efficace.

Pas cette fois.

Je me suis mis à la musculation pour prévenir les blessures. Et me voilà deux ans et demi plus tard avec une épaule récalcitrante. J’ai tenté le mépris, mais ça ne m’a pas aidé cette fois-ci. J’ai pourtant respecté la progression, pris soin d’inclure des journées de repos, travaillé ma technique et augmenté les charges avec prudence.

Le plus étrange, c’est que la douleur s’est pointée de nombreux jours après la séance correspondante. Aucun souvenir d’un faux mouvement, ni même d’un nouvel exercice ou d’une fatigue excessive. Une journée sans histoire. Un lendemain sans problème. Un surlendemain tranquille.

Et puis, aïe l’épaule. Marche plus.

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