Si on s’en tient aux nombres, je suis en surpoids. Mes statistiques de course semblent d’accord avec le verdict de mon indice de masse corporelle : arrivé à la moitié de 2025, si la tendance se maintient, je n’aurai pas couru aussi peu en un an depuis — un peu de patience, je consulte mes archives… — quasiment depuis mes débuts il y a 20 ans. Ah ouais, quand même.
En creusant un peu plus, je constate que le kilométrage ne dit pas tout. C’est pire. Ma constance n’est plus ce qu’elle était, c’est le moins qu’on puisse dire. Certaines semaines approchent de la centaine de kilomètres, d’autres tombent à zéro, et entre les deux, ce sont les montagnes russes. On est loin de l’époque où je sanglais mes sandales deux fois par jour, vaille que vaille.
La vitesse aussi est toute pourrie. Sur le plat, les pseudo-sprints sont désormais rarissimes. Je n’ose plus me rendre à la piste d’athlétisme pour faire des intervalles de peur de ressembler à un rhinocéros asthmatique. Et si le dénivelé s’en mêle, je suis contraint à la marche et aux grimaces. Je ne suis plus ce coureur de 2015, qui enchaînait en une saison des ultras aux States avant de faire l’UTMB et la Diagonale des fous. Ah, le bon vieux temps, j’étais jeune, maigrichon et performant !
Mais tout ça, évidemment, ce sont des conneries. Il ne faut pas confondre performance et santé, ce sont deux concepts qui ne se recoupent pas autant qu’on le souhaiterait. Mais c’est un piège dans lequel tombent bien des sportifs amateurs et professionnels.
Ce point de vue sur l’absurdité de courir simultanément après la performance et la santé, je l’ai développé en lisant Daniel E. Lieberman. Paléo-anthropologue à l’université de Harvard, auteur de livres fascinants sur l’évolution du corps humain et muse involontaire du bouquin Born to Run, c’est lui qui a popularisé la notion selon laquelle l’humain est fait pour courir… et que McDougall a repris et déformé à l’extrême dans son récit.
Dans Exercised, Lieberman critique d’ailleurs ceux qui ont pris McDougall au pied de la lettre et y va de cette nuance importante : nous sommes très bien adaptés à l’alternance de course lente et de marche telle que pratiquée lors de la chasse à l’épuisement, mais pas vraiment à courir un demi-marathon à pleine vitesse. Contrairement à l’activité physique modérée dont les bienfaits ne sont plus à démontrer, la recherche de la performance pure est au contraire une entorse à notre bagage évolutif. On peut le faire, mais ce n’est pas sans danger.
La preuve par Ryan Hall. Un cas extrême, certainement, mais instructif.
Alors, Ryan, c’est depuis 2011 le détenteur du marathon le plus rapide jamais couru par un Américain, c’est à dire le marathon de Boston plié en 2:04:58. Une performance spectaculaire. Revers de la médaille de cette carrière prestigieuse ? Un état de santé lamentable, un épuisement généralisé, un corps au bout du rouleau. Prenant à 35 ans sa retraite de la course de fond, il a exploité son goût et son talent pour l’effort physique à se reconstruire via la musculation. Résultat : un gain de près de 30 kg de muscles, passant de 56 kg à 86 kg pour une taille de 1,78 m… et une santé retrouvée.

Tout comme moi, Ryan Hall exhibe un IMC le plaçant dans la catégorie des hommes en surpoids. Bien évidemment, cette indice perd presque toute sa valeur lorsqu’on l’applique aux sportifs, cette minorité de gens bizarres qui prennent soin de leur santé de manière volontaire et gratuite plutôt que de subir les effets dévastateurs de l’inactivité physique.
Si on poursuit la comparaison, mon parcours est moins extrême. Même si j’ai parcouru des dizaines de milliers de kilomètres par monts et par vaux, dans des conditions pas toujours faciles (lire : tokébakicitte !) et en trimballant parfois des infections bactériennes, je n’ai jamais souffert de conséquences à long terme sur ma santé. Je dois avouer que j’ai très certainement bénéficié de la génétique de ma mère pour sortir indemne de ces aventures.
En tout cas, j’ai pendant longtemps apprécié de courir plus vite, plus loin, plus haut. Si j’étais performant, j’ai déterminé assez vite que, du haut de mes 1,81 m, passer sous les 73 kg était nuisible à ma santé. Et puis fatalement, cette quête ne dure pas éternellement. Vieillir a changé mes perspectives, tout comme me rendre compte que j’étais incapable de faire plus que deux ou trois tractions d’affilée.
Performant à la course mais nul dans tout le reste, est-ce que c’est vraiment une recette gagnante ? Apparemment, pas tant que ça. Si la capacité aérobie est un excellent biomarqueur de santé et de longévité, la force de préhension l’est tout autant.
Alors, en partie inspiré par Ryan Hall, en partie par la conviction qu’un peu de renforcement musculaire serait une bonne protection contre les blessures, et surtout vexé par mon incapacité à hisser mon corps vers le haut, je me suis mis à diversifier mes activités sportives en y incorporant de la musculation. Il m’aura fallu six mois pour commencer à aimer ça, mais après bientôt quatre années de surcharge progressive, je peux terminer un Murph.

Ce truc-là, le Murph, c’est un entraînement de CrossFit assez simple à décrire : courir 1 609 m, réaliser 100 tractions, 200 pompes et 300 squats (en fractionnant à volonté) puis conclure par 1 609 m supplémentaires. Quand j’ai découvert ce format, en tant que coureur incapable de faire trois pull-ups, ça me semblait tout bonnement inaccessible… surtout qu’on doit porter une veste lesté de 10 kg du début à la fin.
Et pourtant, tout comme les allers-retours par centaines entre la maison et le bureau permettent ultimement de franchir plus de 1 100 km entre Percé et Montréal, les progrès se sont tranquillement manifestés jusqu’à pouvoir le faire, ce Murph. Et je n’en suis pas peu fier.
Évidemment, le prix à payer pour une santé physique plus complète, c’est que je cours moins vite, moins loin et moins souvent. Sauf que moins n’est pas rien. En me baladant dernièrement sur Strava, j’ai visité les profils de quelques coaches, influenceurs et autres personnalités de la course au Québec, de ceux qui projettent l’image de la discipline et d’une impression de performance. Finalement, il se trouve que je cours autant qu’eux, alors l’heure n’est pas si grave.
Salut Joan ! Ça fait longtemps que je te suis, du moins depuis 2014. J’avais arrêté de lire les blogs dernièrement mais ça aide de l’avoir dans notre boîte de courriel. Très intéressante ta réflexion et la comparaison avec Ryan Hall d’une certaine manière. Je me souviens quand Rtan Hall a fait sa conversion. Bravo pour ton Murphy ! C’est toute une épreuve ça 👍
Un texte qui va en surprendre plus d’un plus d’un!
Ta démonstration est éclatante, et comme d’habitude tu as beaucoup lu et expérimenté.
C’est vraiment très intéressant et novateur.
Bonjour,
Curieux hasard, je découvre le blog en trouvant le lien sur le n° 7 de Nature Trail de mai 2015 que je relis 10 ans après. Ce texte tombe à point avec toutes proportions gardées, le même parcours temporel, fichu crocodile…